La musique pour Aurélien
Jean-Pierre Siméon
Ecoute
Ecoute la musique :
Dans la prairie du silence
Court un lièvre blanc
Une ombre se défait
Et cherche sa douceur
A l'épaule du vent
Un vol de cailles s'évapore
Ecoute
Ne bouge pas :
Un homme marche
Et se repose
Dans le fossé de sa douleur
Et voici que tu entends
Sur ses lèvres qui s'ouvrent
Le chant revenu
C'est la musique
C'est la musique qui monte en toi
Comme une jeune source
L'orgue de barbarie
Jacques Prévert
Moi, je joue du piano
disait l'un
moi du violon
disait l'autre
moi de la harpe
moi du banjo
moi du violoncelle
moi du biniou... moi de la flûte
et moi de la crécelle
Et les uns les autres parlaient parlaient
parlaient de ce qu'ils jouaient
On n’entendait pas la musique
tout le monde parlait
parlait parlait
personne ne jouait
Les couleurs de l'invisible
Jean-Pierre Siméon
Je vous dirai la couleur
des choses invisibles
la couleur qu'on entend
la couleur qu'on respire
la guirlande bleue du violon
et la pourpre des guitares
le vert profond du vent
dans le soir
et l'or fragile
d'une caresse
Je vous dirai la voix perdue
dans l'indigo des solitudes
et le calme orangé
près des yeux doux qu'on aime
Je vous dirai l'arc-en-ciel
qui naît en vous
de la patience et de l'oubli
de la défaite du silence
et du geste réconcilié
car comme vous j'aime et je vis
dans l'arc-en-ciel de mes songes
Dans mon piano
Patrick Bousquet
Dans mon piano,
Qui fait ce bruit ?
Est-ce un sol, un ré, un do,
Mozart, Beethoven ou Vivaldi ?
Un rock, une valse, un tango,
Un fantôme ou un bon génie ?
Qui se cache pour jouer en solo ?
Est-ce un oiseau, une souris ?
Dans mon piano,
Qui fait du bruit ?
... Deux oreilles noires
Et un museau...
J'ai trouvé...
C'est mon chat Scotty...
Nuit dansante
Marc Alyn
Quand le hibou joue de la flûte,
Le grillon sort son violon,
La hulotte prend son luth
Et le crapaud son basson.
Cela se passe dans le Sud,
Non loin du vieux pont d'Avignon,
Sur le Rhône, c'est l'habitude
De danser ainsi tous en rond.
Chats-huants, quels entrechats
Grand-duc, aimez-vous le rock ?
Mais qui sont donc ces petits rats ?
Des surmulots. Ah! quelle époque!
Ainsi danse-t-on dans les bois
Chaque nuit jusqu'au chant du coq,
C'est du moins ce que dit mon chat
natif d'Uzès, en Languedoc.
Divertissement
Patrice de la Tour du Pin
Trois musiciens dans une clairière
Jouent au milieu des ronciers rouillés
Pour les passants nocturnes qui errent
Sans parvenir à s'ensommeiller.
Ils célèbrent d'infimes offrandes
A l'adresse des germes éclos,
Ou des fougères qui se détendent,
Ou du vol vespéral des corbeaux.
Trois musiciens dans une clairière
En habit de velours, avec des violons,
Enseignent la cérémonie
Des instants de grâce de la terre
Non par des mots chargés de passion,
Mais la vraie musique de fête de la vie.
Le piano
Pierre Bérenger-Biscaye
Deux oiseaus paresseux
sur un piano à queue,
cherchaient, en somnolant,
un air gai à leur chant.
N'entendant rien venir,
se mirent à dormir...
Des rêves dans leur tête,
leur petit coeur en fête...
Apparut un clavier
D'une longueur immense.
Chacun de son côté
inventa une danse...
Dimanches
Jules Laforgue
La soirée du pianiste
Jean Tardieu,
L’artiste est à son piano,
Sa main droite joue en solo,
Ses cinq doigts sont longs et fins
cinq fois un, cinq
Puis, des deux mains, il s’enhardit
cinq fois deux, dix.
Le piano tonne, hurle, grince,
cinq fois trois, quinze
Un dernier accord, c’est la fin !…
cinq fois quatre, vingt.
Après le concert, le pianiste trinque,
cinq fois cinq, vingt-cinq.
Puis, il rentre dans sa soupente,
cinq fois six, trente,
Passe sa chemise en lin,
cinq fois sept, trente-cinq
Puis, sa tête devient dolente,
cinq fois huit, quarante...
Il dort déjà. Tout est éteint,
cinq fois neuf, quarante-cinq,
Sauf la Lune, qui se lamente,
cinq fois dix, cinquante...
En tête à tête avec le piano
Marguerite Yourcenar
Un soir... je cédai à l'attirance du piano, qui jusqu'alors était resté fermé. J'étais seul dans le salon presque sombre... Il est des musiques fraîches où l'on se désaltére : du moins je le
pensais. Je me mis à jouer. Je jouais; je jouais d'abord avec précaution, doucement, délicatement comme si j'avais mon âme à endormir en moi. J'avais choisi les morceaux les plus calmes, de purs
miroirs d'intelligence, Debussy ou Mozart... Je jouais vaguement, laissant chaque note flotter sur du silence.
...Et ce fut à ce moment que mes mains m'apparurent. Mes mains reposaient sur les touches, deux mains nues... et c'était comme si j'avais sous les yeux mon âme deux fois vivante. Mes mains... me
semblaient tout à coup extraordinairement sensitives; mêmes immobiles, elles paraissaient emeurer le silence comme pour l'inciter à se révéler en accords...
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